Il raisonne comme son chant du cygne. The Fabelmans pourrait en un sens clôturer la carrière de Spielberg que cela ne serait pas gênant. Comme on y retrouve toutes les sortes d’ingrédients qui lui son propre, ainsi qu’une thématique ultra parlante, celle de l’expression fondamentale des images et l’émerveillement qu’elles procurent, on pourrait se dire que ça y est, on a fait le tour. Que ce cinéaste conclut, bien sans une touche de nombrilisme, son cycle de la magie liant film Historique et conte initiatique. Cependant, le film n’est pas du tout centré sur ce à quoi on pouvait s’attendre.

© Universal Pictures

HABITER SES RÊVES

À l’instar de Madadayo, le dernier film d’Akira Kurosawa, Fabelmans semble être une immense réflexion sur l’héritage du cinéaste sous forme d’un biopic, dans lequel il est quasi impossible de ne pas associer l’auteur à son protagoniste. Les deux films traitent d’un combat, celui d’un homme en fin de vie dans Madadayo et celui d’un bien plus jeune ici, qui tout deux s’évadent dans l’émerveillement de son prochain. Et oui, ce n’est pas un hasard si le proto Spielberg de The Fabelmans va se mettre tôt au cinéma.

D’abord née d’un réflexe, cette passion se mue en moyen de ravir, de resplendir. La grande différence entre ce garçon et le professeur de chez Kurosawa, c’est qu’aucun rêve n’est visible dans The Fabelmans. Tandis que le vieux monsieur s’éteint dans son songe plein de couleurs abstraites, Sammy, notre nouveau « spielbergien » préféré n’en démontre aucun.

Le film se protège en ne décrivant que sa réalité, qui est celle justement qui sera criblée de moments hallucinés. Parce que notre monde en quelque sorte regorge déjà d’éléments extraordinaires qui, capturés par l’œil d’un cinéaste, se révèlent alors à ceux qui ne savaient pas les distinguer. Qu’il s’agisse de petits films fauchés qui regorgent de trouvailles techniques ou bien de la musique jouée par sa mère, Sammy vit plongé dans un tourbillon d’activités qu’il sublime à l’aide de sa caméra. Ses parents représentent d’ailleurs une formidable dichotomie, celle de l’Art et la Science. Sa mère, lunatique et sentimentalement instable, bouillonne d’amour qu’elle va transmettre à sa famille du mieux qu’elle peut, supportant ainsi ce que le père décrit comme étant « un hobby ». Lui, plein de gentillesse, mais dans son coin, ne parviendra pas à vraiment partager l’engouement du fils.

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PARLER PAR IMAGES

Père et mère magnifiquement interprétés par Paul Dano et Michelle Williams, ces deux figures deviennent en fait quasi centrales dans le récit. The Fabelmans retient notre attention sur ce drame assez magnifique, dans ses dialogues et sa sensibilité. Une sorte de rise and fall familial, que l’on sait avoir affecté notre véritable Spielberg, structure l’entièreté du récit. C’est ce à quoi on ne s’attendait pas particulièrement, cette place énorme qu’occupent les parents dans ce film que l’on apprend à connaître sur le tas. On regrettera peut-être le manque de bidouilles sur la matière, on s’attend plus à palper le rêve en question, mais le film ne s’élève jamais plus haut que sa propre diégèse, il se décide à rester les pieds bien sûr terre sans quasi aucune fantaisie.

C’est justement de là qu’il tire son propos : chaque moment de vie, triste ou heureux, va influencer l’œil et le cœur du cinéaste. C’est toujours en réponse d’un événement qu’agira Sammy afin de s’exprimer et c’est quelque chose que le film dépeint très, très bien. La mère, presque sacralisée dans une scène hallucinée, devient pour un court instant une ondulation spectrale, éclairée par les phares d’une voiture, toute vêtue de blanc dans la forêt. C’est des rushs de cet après-midi en famille que Sammy découvre, imprimé sur la pellicule, l’ombre de ce qu’il ressent comme une trahison. Le film dans sa deuxième moitié joue davantage avec sa propre matière et met en avant les conséquences qui découlent des films de Sammy. Au lycée, à la maison, peu importe le public, le personnage trouve sa manière de s’exprimer sur ces drames, sorte de témoignage qui met à mal, brouillant la frontière entre faits et mise en scène.

Qu’est-ce qui est vrai dans ce que montrent ses films ? Le ressent on ainsi parce que c’est ce qui s’est passé ou l’a-t-il monté de telle façon ?

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Dans tous les cas, Spielberg (le vrai) s’amuse énormément durant chaque scène, comme à son habitude. Si le film paraît long, c’est sur l’enchaînement des séquences uniquement, parce que chaque placement caméra et situations sont pensées pour rappeler le sujet du film : Le Cinéma.

Des personnages éclairent le « plateau » eux même, un travelling circulaire souligne le mouvement de la machine de montage, des trains en jouets sont filmés comme s’il s’agissait de vrais, etc. Le sujet est vif, bien présent dans le corps de la mise en scène. Malheureusement, on aurait aimé plus de fantaisies surtout de la part de Spielberg sur un tel sujet, un reproche personnel pas si éloigné de celui fait à « Si tu tends l’oreille » de Yoshifumi Kondo, un autre appel à l’Art chez des jeunes en proie aux doutes. Deux films assez similaires dans leur thématique, l’un parlant surtout de cinéma quand l’autre réside surtout dans la magie de l’animation. Malgré l’acting impressionnant et cette sensibilité absolument bluffante, The Fabelmans m’aura convaincu plus qu’il ne m’aura émerveillé.

Sûrement le plus beau drame intimiste de Spielberg, mais loin d’être celui qui justement, s’imprimera le plus sur nos pellicules.

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