La liste des choses qui participent à faire de Sátántangó un film d’exception est, vous vous en doutez, interminable. Je préfère donc me focaliser sur l’ultime élévation morale qu’atteint le film, immédiatement viser l’absolu sommet du métrage, sans m’éterniser dans une suite infinie de superlatifs. Cela serait vain.

L’ironie de cet article est que l’analyse de Sátántangó est un exercice quasiment impossible : le film ne cesse de se remodeler sous nos yeux, et, au travers de sa construction circulaire, modifie constamment ses composés pour toujours façonner quelque chose d’autre. Saisir l’âme de Sátántangó n’est pas quelque chose de concevable, on ne peut qu’essayer de poursuivre le film, suivant les traces de cinéma qu’il laisse derrière lui, traces étant déjà presque estompées quand on les découvre. Vouloir se rattacher aux composés tangibles du film est donc tout à fait légitime, même si cela reviendrait à tomber dans la facilité. Attraper l’invisible est à mon goût un exercice bien plus intéressant, trouver le cœur de Sátántangó, cesser de poursuivre le fantôme et cerner, grâce aux mots, la véritable forme du chef d’œuvre de Béla Tarr. Là serait l’accomplissement absolu.

DÉCONSTRUCTION DE LA NORMALITÉ.

7h30 de désolation, de poisse, de saleté, de crasse repoussante. 7h30 d’une noirceur inimaginable, d’une vision ultra pessimiste de l’humain et de son environnement apocalyptique. 7h30 pour trouver la plus petite dose d’espoir, un effort gargantuesque qui sera finalement vain. 7h30, pour rien…

Rien ni personne ne peut sauver les personnages emprisonnés dans le cadre de Sátántangó. Tout est voué à recommencer, le film est une boucle de dépression interminable, retenant toute notion logique d’avancée et d’évolution scénaristique. Même les notions simples de « début » et de « fin » sont floues, le film s’ouvrant sur un plan de 7min30 n’ayant aucune importance scénaristique, si ce n’est l’ironie qu’il suscite.

La véritable ouverture du film, c’est bel et bien la voix off (« Un matin d’octobre, avant les premières gouttes de l’automne long et pluvieux, qui, en tombant férocement sur le sol sec, transforment tout en un marais, coupant la ville de tout, Futaki fut réveillé par le son des cloches… »). Ce démarrage tardif est en fait le premier côté du miroir de dévastation du film, celui qui nous fera plus tard apprécier la lente agonie des personnages, et la paralysie qui s’empare du monde, représentée par le docteur dans les dernières minutes, qui reprend mot pour mot ces premières phrases, mais avec une voix saccadée, épuisée, seul dans le noir. Plus qu’un cercle, Sátántangó pourrait être comparé à un trou noir. Il s’ouvre sur le soleil éclairant peu à peu une cuisine, la lumière nous invite dans le film. Il s’avère finalement que cette lumière éclaire un enfer sur terre. Alors que le docteur cloue sa fenêtre dans le dernier plan, coupant peu à peu sa pièce du jour – dans l’exercice inverse de ce premier (vrai) plan – nous sommes soulagés d’être débarrassés de toute cette souffrance, le générique nous laissant sortir de ce tunnel de terreur, au son angoissant des cloches.

IRONIE, FILMER L’INVISIBLE.

Mais alors, de quoi sont composées ces premières 7min30 ? Eh bien, malgré l’ironie de la situation, les premières images du film reflètent son ambition complète. Tout tient en 7min30, pour un film qui en fait 432. On découvre des vaches sortant d’un bâtiment, et avançant doucement au travers du village. Aucun humain n’est visible, ce sont les bovins qui bénéficient de la liberté constamment recherchée par les habitants de la ferme.

A première vue, Béla Tarr filme la vie, la vraie, sans artifice, ou peut être juste un léger travelling. Et pourtant, cette scène est extrêmement violente pour nous, et nous déstabilise comme rarement l’on a été déstabilisé. Quelque chose plane, quelque chose d’invisible est là, et nous regarde au travers de l’écran. Les beuglements des vaches résonnent, et l’acoustique impossible de cette place pleine de boue n’a jamais résonné en dehors d’un film. Peu à peu, une nappe sonore se forme, à la limite du film d’horreur, opposant graves et aigus, et prolongeant le bruit lointain de ces cloches. Mais surtout, le bruit du vent… L’omniprésence de cette ambiance, qui se couplera plus tard avec les violentes pluies, nous rappellera constamment la fragilité des personnages, leur petitesse face à l’ambition du métrage, leur insignifiance devant la force divine que le film suggère. Cette force, c’est le destin, une notion abstraite et insaisissable que Sátántangó arrive à montrer. C’est la représentation de l’invisible, la constante suggestion du chemin spirituel tout tracé pour les personnages. Béla Tarr ne filme pas la réalité, bien que ces quelques 150 plans séquences nous laisse penser à une approche très documentaire. Bien au contraire. Sur toute sa longueur, Sátántangó dramatise le quotidien, le transforme en une expérience terrifiante, faisant exister la vie dans un monde qui lui est propre (chaque son est retranscrit à l’écran par exemple, tout est hautement bruité et contraste avec le réalisme visuel du film). Les personnages sont enfermés dans une terreur constante : le ciel est une menace, les cloches funestes retentissent d’on ne sait où, les rues sont violemment frappées par la pluie, les allées par le vent. Les personnages n’osent quitter le village car l’extérieur est anxiogène (bien que les paysages, filmés en noir et blanc très contrastés, soient magnifiés par les cadres et les lumières), et préfèrent se saouler au bar, pour oublier l’angoissante vérité des espaces ouverts. Les seuls personnages du village à errer dehors frôlent et tombent respectivement dans la mort. Ce sont aussi les deux personnages à toucher le bonheur et la paix morale. Coïncidence ? Ou profond mépris pour la misérable vie que mènent les personnages ?

Peu importe où l’on se trouve dans l’univers dépeint par Béla Tarr, on se sent observé. Est-ce par cette force surnaturelle ? Par Dieu lui-même ? Par le docteur et ses jumelles ? Ou par la caméra que les personnages sentent et intègrent dans leur vie (un homme dans le bar pose sa main sur le cadre comme si c’était le comptoir, avant que la machine n’entame un travelling vers la droite). Sátántangó est un film glaçant. Une horreur sociale, une horreur sacrée, immatérielle, à l’image de ce film, impossible à saisir.

Sátántangó est un film qui nous revient inlassablement, car il traverse l’intégralité de l’existence. Sa réalité est invisible, sa portée est infinie. Se tourner vers Sátántangó et lui ouvrir les bras est une étape qui s’avère indispensable dans la vie de quelqu’un touchant de près ou de loin au domaine du cinéma. La durée du film est affolante, l’expérience est repoussante, tant mieux, elles doivent l’être. Un visionnage agréable de Sátántangó est impossible, car le film touche à ce qui a été fait de pire en termes de valeurs et de morale.

Get it into your thick head that jokes are just like life. Things that begin badly, end badly. Everything’s fine in the middle, it’s the end you need to worry about.

 

László Krasznahorkai

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