La mini-série consacrée au serial killer tristement célèbre ayant sévi dans plusieurs villes américaines -dont Milwaukee- entre 1978 et 1991 connaît un succès fulgurant. Créée par Ian Brennan et Ryan Murphy, elle est disponible sur Netflix depuis le 21 septembre et dépasse d’ores et déjà de nombreuses autres séries en termes de visionnage. Avec 196,2 millions d’heures visionnées depuis son lancement, elle est l’une des plus populaires de la plateforme, ayant effectué un meilleur démarrage que des mastodontes tels que ‘Squid Game’. Elle peut sans difficulté être considérée comme un phénomène qui a frappé fort en cette rentrée. Cependant, avec le succès vient son lot de critiques, polémiques et questionnements. Cette production mérite t-elle alors son audience, les reproches à son égard sont-ils justifiés, et quels enseignements peut-on tirer de ce contenu ?

UNE MORBIDE RÉUSSITE

Si l’on met de côté les sensibilités et autres questionnements, la série ‘Dahmer’ est sans conteste une franche réussite d’un point de vue technique. Tout est orchestré afin que le spectateur ressente des tensions, de l’anxiété, mais surtout du dégoût. Rien n’est oublié afin que l’on se sente le plus mal à l’aise possible durant le visionnage. A cet égard, le premier épisode donne immédiatement le ton : après une courte mise en situation et présentation de divers éléments pour que le public puisse se repérer, sous nos yeux inquiets se déroule ensuite pendant plusieurs longues dizaines de minutes la dernière tentative de meurtre de Jeffrey Dahmer. Impuissant, on regarde une victime apeurée qui tente de tout faire pour s’échapper de l’emprise du terrifiant serial killer qui menace à tout instant d’exécuter sa cible. Les plans durent, la tension monte, et l’ambiance est sans conteste terriblement angoissante. Tout est fait pour entretenir ce sentiment, jusque dans la colorimétrie de l’image (avec des couleurs très froides), la lumière (très sombre, ou clairement artificielle) ou encore la musique et le son (discret mais angoissant). La prestation de Evan Peters, interprète du tueur, est bien sûr à saluer. Son jeu est très juste, l’acteur interprétant à la perfection un homme froid et calculateur, qui semble cependant se montrer assez à l’aise en public, malgré sa personnalité plus qu’étrange. Le stress progresse jusqu’au point culminant de la scène, où la victime parvient à s’échapper avant que Dahmer ne se fasse arrêter par la police. Le message donné est alors clair : la série promet d’être forte en tensions, mais aussi en violence et en contenu gore. Et en effet, tout au long de ses 10 épisodes, la mini-série ne sera pas avare en discussions et détails crus et violents, ainsi qu’en images répulsives et choquantes.

Au fil des épisodes, en plus de la dépiction des meurtres, la vie entière de Jeffrey Dahmer est passée au peigne fin. On a droit à des flashbacks des années 60, centrés sur l’enfance difficile de Jeff, des lourds problèmes familiaux au sein de son foyer avec une forte mésentente entre son père et sa mère. Ces retours dans le passé exposent également les comportements étranges du jeune Jeff qui peuvent être vus comme des signes avant coureurs de ses futurs meurtres, avec la torture et meurtres de petits animaux, ou encore sa fascination morbide pour les cadavres et os d’animaux, qui est encouragée par son père. On nous expose également ses différents traumatismes et difficultés, avec un problème d’intégration dans le milieu scolaire et dans la société, en plus des raisons de sa peur exagérée de l’abandon, et plus tard, sa grande addiction à l’alcool. La série revient également sur les années 80, avec les débuts de la vie d’adulte de Dahmer, la prise de conscience de son homosexualité, en parallèle de l’accroissement de ses penchants toujours étranges et morbides. Une grande partie des meurtres et crimes commis sur ses victimes sont dépeints, avant de revenir sur son arrestation.

En globalité, malgré un essoufflement qui se fait ressentir vers les derniers épisodes, la série parvient avec brio à dresser un portrait complet, précis et relativement fidèle du tueur en série. Le spectateur n’est pas perdu dans la chronologie et peut parfaitement suivre Jeffrey Dahmer dans son itinéraire sanglant. Tous les acteurs délivrent une bonne prestation et les retours dans les différentes décennies sont parfaitement maîtrisés au niveau des décors, accessoires et autres éléments donnant une bonne cohérence à l’ensemble. Les passionnés de ce genre de contenus et faits divers apprécieront grandement la série, mais cette dernière pourra certainement convaincre d’autres personnes n’ayant pas pour habitude de visionner ce type de séries grâce à ses qualités. Malgré tout, il va sans dire qu’il est préférable de passer votre chemin si vous êtes un peu trop sensible au gore et autres images choc.

DES THÈMES PROFONDS ET DES POINTS DE VUE DIVERSIFIÉS

Parmi les éléments qui sauront convaincre un pan plus large du public et qui méritent d’être soulignés pour leur profondeur ou leur innovation, il est possible d’évoquer un grand nombre de thèmes qu’il n’est pas habituel de voir dans des séries consacrées à des tueurs. Par exemple, une bonne partie des épisodes est consacrée à l’impact des meurtres sur la communauté, ainsi qu’aux familles des victimes et leur deuil. Alors que les divertissements centrés sur les tueurs en série se concentrent davantage sur les meurtres et la personnalité du personnage principal, ici, on a droit à une vraie dépiction du choc des habitants de la ville et de ses institutions. On perçoit qu’ils tentent tous tant bien que mal d’encaisser et gérer l’énorme choc s’étant abattu sur eux, ainsi que de tourner la page. La série s’attarde d’ailleurs grandement sur la voisine de Dahmer, Glenda Cleveland, traumatisée par les horreurs s’étant déroulées juste à côté de chez elle, mais pourtant toujours grandement dévouée au bien-être de son entourage et des familles endeuillées. Dans la même veine, le sixième épisode est complètement centré sur Tony Hughes, un homme sourd homosexuel rêvant d’une carrière de mannequin qui fréquentera Dahmer quelques temps avant de malheureusement faire partie de ses nombreuses victimes. Par ce biais, une volonté d’humaniser les victimes est à souligner, car les autres contenus consacrés aux serial killers n’ont pas vraiment ce genre d’habitude. A travers ce personnage, un traitement très intéressant du son et de l’image est réalisé, la série tentant de nous montrer son quotidien de personne malentendante en nous faisant en quelque sorte “prendre sa place”.

‘Dahmer’ pointe également du doigt le racisme institutionnel présent dans la police, le système et la population américaine. C’est d’ailleurs l’un des grands thèmes de cette mini-série, le tueur étant accusé d’avoir très probablement choisi ses victimes parmi des minorités car il savait que la police mettrait moins d’énergie à entamer des recherches, et des personnages et démonstrations activistes étant clairement dépeintes dans les épisodes. Le spectateur ne peut s’empêcher de faire un lien avec les évènements encore très récents s’étant déroulés aux Etats-Unis ou d’autres pays du globe, ce qui est très certainement volontaire de la part des showrunners. D’autres thèmes comme l’homophobie et l’épidémie de VIH sont aussi abordés. Lors du 10ème et dernier épisode durant lequel Dahmer se trouve en prison, des questions profondément philosophiques à propos de la religion et du pardon sont abordées. En définitive, tous ces points de vue, thèmes et réflexions permettent aux spectateurs d’avoir beaucoup de choses à se mettre sous la dent.

D’UN POINT DE VUE ÉTHIQUE : QUE PROVOQUE CE GENRE DE CONTENUS, ET DOIT-ON LES RESTREINDRE ?

Malgré le fait que la série soit sans conteste un immense phénomène, elle n’aura pas manqué d’emmener avec ce succès son lot de polémiques. ‘Dahmer’ fait beaucoup parler d’elle à peine plus d’une semaine après sa sortie, et pas uniquement en bien. Un membre d’une des familles des victimes, nommé Eric Perry, serait le cousin d’Errol Lindsey, tué en 1991 par Jeffrey Dahmer. Dans une série de tweets enflammés, il explique que sa famille est très en colère face à l’existence de la série, et qu’à aucun moment ils n’ont été contactés afin qu’on leur demande leur accord ou qu’on leur propose une compensation financière. Perry dit que rien n’est fait dans le respect des familles, et qu’il trouve la démarche cruelle. On peut donc y voir une tentative de Netflix de faire du profit sur une affaire sans même dédommager les concernés, ce qui n’est en effet pas une démarche des plus respectueuses. Une autre controverse ayant fait couler beaucoup d’encre sur les réseaux est la décision prise par la plateforme de streaming de classifier ‘Dahmer’ dans la catégorie ‘LGBTQ+’ de ses contenus. Décision jugée à raison très déplacée par un grand nombre de personnes, lorsque l’on sait que la majorité des victimes du tueur étaient homosexuelles. Cette série n’est donc absolument pas à proposer à des personnes cherchant à consommer du contenu ‘queer’. Face à la controverse, Netflix a décidé de retirer ‘Dahmer’ des contenus ‘LGBTQ+’.

Un autre aspect critiquable qui ne vient pas directement de la série en elle-même est la tendance d’une certaine partie du public d’embellir et idéaliser des tueurs en série, jusqu’à en être de véritables ‘fans’ obsédés par une personnalité en particulier. C’est ce qui est observable chez des membres de la communauté dite ‘true crime’, des passionnés de documentaires, films et séries sur des faits divers impliquant des meurtres. Ce genre de contenus est très populaire, les serial killers ayant toujours fasciné et fait frissonner le grand public. D’après SuperSummary, plus de la moitié des Américains (58%) apprécieraient consommer régulièrement des médias ‘true crime’.  Cette donnée explique le grand succès que connaissent toujours les documentaires, films et séries sur le sujet du meurtre lorsqu’ils débarquent sur des plateformes telles que Netflix. Cependant, après ce succès, une montée en flèche d’un nombre de personnes faisant l’éloge des tueurs dépeints dans ces différents contenus se fait ressentir. Sur des applications comme TikTok apparaissent de plus en plus d’édits (petit montage vidéo autour d’une personne / d’un personnage que l’on apprécie) sur la personne de Dahmer en elle-même, et certains vont même jusqu’à le défendre ou expliquer ses actions. Des hashtags comme ‘#jeffreydahmer’ ont explosé sur l’application depuis la sortie de la série (2.2 milliards de vues sur le hashtag). Ces comportements s’étaient déjà révélés lors du succès de la série ‘Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile’, mettant en scène le serial killer Ted Bundy, ayant tué un grand nombre de femmes durant les années 70. Sur des réseaux tels que TikTok, encore une fois, des personnes partageaient leur fascination pour Bundy, et se mettaient parfois en scène afin d’imiter ce qui était visible dans la série Netflix. Afin de prévenir ces pratiques rendant les tueurs sympathiques aux yeux du public, des internautes ont tenu à rappeler de ne pas chanter leurs louanges, tout en rendant hommage aux victimes. On peut alors se poser diverses questions : est-ce que l’on devrait continuer de réaliser des productions mettant en scène des tueurs ? Est ce que des avertissements devraient être insérés dans ces divertissements ? Ces séries ne pourraient-elles tout simplement pas être produites dans le respect des victimes et leurs familles, avec des hommages et compensations financières ? En tout cas, aux yeux des concernés, continuer de consacrer des productions à des tueurs en série n’est vraiment pas nécessaire. Dans les mêmes tweets, Eric Perry le dit explicitement : « C’est une nouvelle fois traumatisant, encore et encore, et pour quoi faire ? De combien de films/émissions/documentaires avons-nous besoin ? »

Que ça soit en bien ou en mal, la série ‘Dahmer’ n’est pas prête d’arrêter de faire parler d’elle et cesser de faire couler de l’encre. Quoi qu’il en soit, si vous voulez vous lancer dans le visionnage, c’est à vos risques et périls…

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