Blonde va faire parler. Le nouveau film d’Andrew Dominik, bientôt disponible sur Netflix (28 septembre), est une bombe à retardement, ayant entamé son tic-tac depuis ses deux premières projections aux festivals de Venise et de Deauville. De mon côté, j’assiste, impuissant, à l’exécution quasiment systématique d’un film ne réussissant visiblement pas à séduire le public, qu’il soit cinéphile ou non. Je vais donc me faire l’avocat du diable, et essayer d’expliciter ce que je trouve complètement injuste et infondé dans l’argumentation publique. Peut-être quelques personnes arriveront-elles à prendre conscience du bijou qu’elles ont sous les yeux…

DÉBAUCHE ÉCONOMIQUE.

L’histoire commence dès la campagne de pub qui a précédé le film, magnifique désastre orchestré par toutes ces personnes en costume qui signent des contrats. Netflix, déjà en difficulté avant la crise sanitaire, se retrouve une nouvelle fois sur la pente descendante. Au même moment, Andrew Dominik se pointe avec son adaptation de Blonderoman de Joyce Carol Oates réinventant une vie à l’icône américaine, Marilyn Monroe. Netflix jubile, quoi de mieux qu’un scandale pour se remettre en haut de l’affiche.

A la une des magazines, on peut lire en gros « Blonde, NC-17 » (le plus haut niveau d’interdiction de visionnage aux Etats-Unis), on parle de « viols violents », de « sexe et nudité », de « cunnilingus ensanglanté » (j’en passe), Netflix se bat contre Dominik, jugeant sa vision trop crue et explicite pour la plateforme. Quelle horreur. On va la faire souffrir la Marilyn, la faire souffrir dans une vie qu’elle n’a pas vécue.

Chers lecteurs, désolé de vous décevoir, mais presque rien de tout ça n’est présent dans le film. La plateforme de streaming produit quotidiennement des créations 100 fois plus graphiques et thématiquement douteuses (Depuis quand les gens de Netflix se soucient-ils de ce qu’ils produisent ? Ils ont bien fait l’apologie du viol dans 365 jours non ?). Ce dont les exécutifs ont réellement eu peur, c’est de cette vision d’auteur de Dominik, complètement inattendue, de la complexité et de l’ambition d’un film qui s’avère bien trop intellectuel pour apparaître dans ce type de catalogue.

C’est cette déambulation scénaristique au croisement d’Inland Empire et de Mulholland Drive (Lynch ayant été la principale influence dans la création de ce film, la bande son étant une réécriture directe de la partition de Badalamenti pour Fire Walk With Me) qui a bel et bien terrifié les producteurs. Alors on fait un scandale. D’un point de vue économique, l’idée est parfaite, la polémique est créée. Artistiquement, c’est une autre histoire, Blonde n’est pas sorti qu’il est déjà prêt à se faire (injustement) fusiller.

BLONDE… NORMA JEAN.

LE SEX-SYMBOL.

La seule chose sur laquelle la campagne de pub n’avait pas menti était la nudité (nudité qui reste très partielle, le seul organe génital qui apparaît à l’écran le fait sous la forme d’une image subliminale – image pendant laquelle j’ai cligné des yeux et que je n’ai donc même pas aperçue), ainsi que la représentation du sexe (qui lui aussi reste très discret et qui, quand il est filmé, est incroyablement gracieux). Oui, Ana De Armas est torse nu à de nombreuses reprises dans le film. Et durant toute la séance, j’ai attendu que Dominik commette une erreur, celle qui l’aurait condamné. J’ai attendu ce moment mais il n’est pas venu. Le réalisateur arrive à filmer une femme aux seins nus pendant de longues scènes, et cela, sans jamais la sexualiser. Ce qui nous amène à la première question : pourquoi ? Pourquoi mettre son personnage à demi-nu à de si nombreuses occasions ? Blonde est une œuvre qui essaie constamment de détruire le mythe « Marilyn Monroe » pour se recentrer sur la femme derrière l’icône, Norma Jean. Comme le disait Ana De Armas en présentant le film : « J’espère que [notre film] vous aidera à vous rapprocher de notre Norma Jean, j’espère qu’il vous fera comprendre la femme qu’elle était ». Andrew Dominik ne fait que tirer des traits entre ces deux femmes, n’ayant, comme le film le montre, rien en commun, pas même leur corps. Dans une scène, le compagnon de Monroe de l’époque (Joe DiMaggio) lui jette une poignée d’anciennes photos la montrant en train de poser seins nus, sexy, pulpeuse. Norma Jean, elle aussi seins nus, réceptionne le lancer (précédé d’une gifle) en boule sur le sol, blême, froide, en opposition complète avec les clichés gisants au sol. Tout ce que Marilyn fait, Norma le reproduit à l’inverse. La nudité n’est pas vaine. Elle raconte quelque chose, elle démystifie le plus grand sex-symbol de l’histoire en nous montrant une chair meurtrie et abîmée, un corps commun, comme les autres.

LE REGARD FÉMININ.

Beaucoup accusent aussi Andrew Dominik d’être responsable de « male-gaze ». Loin de moi l’idée de me lancer dans une conférence expliquant les principes de ce concept, mais bon… Andrew Dominik a compris ce qu’il filmait, c’est indéniable.

Les plans sur Marilyn sont mis en scène avec un regard masculin très flagrant : on voit ses sous-vêtements sur la grille de métro, on voit son déhanché, on le regarde longtemps, et on voit les hommes se retourner sur son passage (le personnage est littéralement introduit par un plan sur ses fesses). Mais Marilyn Monroe n’existe pas. C’est un mythe, un personnage appartenant au domaine public, qui ne peut être qu’admiré (c’est en tout cas ce que montre le film). Dès lors que Norma apparaît, Dominik change sa vision et son approche, et va bien plus loin que de simplement offrir un point de vue subjectif : il nous isole dans le personnage, collant à la définition même d’un regard complètement féminin (qui, rappelons-le, correspond à « faire ressentir l’expérience d’un corps féminin à l’écran »). Blonde n’est que regard de femme. C’est 2h46 de souffrance, d’appréhensions, de regrets, ou tout est pensé pour que le spectateur devienne Norma Jean. Montrer une femme nue ne revient pas à user du male gaze. Pareil pour le viol (bien loin d’ailleurs de cette fameuse « schoking and graphic rape scene » annoncée qui avait fait s’enflammer les médias), où la caméra reste sur le visage de Norma, ou encore pour la scène de fellation, où la caméra arrive à prendre de la distance sans jamais changer le cadre originel : en diffusant tout simplement l’image sur un écran de cinéma, tout en nous offrant les pensées intérieures du personnage, créant un écart remarquable entre nous/Norma et la situation (ces composés sont les mêmes que pour les scènes de viols de The Handmaid’s Tale, un exemple plus que cité pour représenter ce concept qu’est le regard féminin).

ÉCRITURE D’UN PERSONNAGE.

Pour ce qui est du traitement du personnage, beaucoup y ont vu un simple développement fétichiste de la part du réalisateur. Reprocher une telle chose, c’est confondre fantasme et outil de narration (tout comme avouer son ignorance sur la véritable vie de Marilyn).

Le film a beau être inspiré d’une fiction (je le répète car il est présenté comme un biopic), il reste très connecté à la vie réelle de Monroe. Reprocher à De Armas d’utiliser le mot « daddy » pour se référer à ses compagnons, c’est ne pas comprendre que le principal traumatisme chez Monroe a été de ne pas avoir de père. Tout est parti de là, tout est relié à ça. Le film le montre, ne pas le voir revient à souhaiter rester à la surface thématique. De Armas passe aussi la majeure partie du film à pleurer. Marilyn Monroe ne pleurait pas, Norma Jean si. Étant donné que le film est orienté bien plus sur cette seconde… vous avez compris.

Allant encore plus loin, Blonde s’appuie sur des astuces scénaristiques et visuelles très violentes. L’un des fœtus que Monroe porte lui parle, les deux avortements mettent en scène un cadrage depuis l’intérieur du vagin, etc. La raison ? Dominik réalise un film sur une femme à laquelle il est entièrement connecté. A quoi aurait servi le film s’il nous avait offert un point de vue objectif ? Si Norma Jean entend son enfant, nous l’entendons (ce qui, venant d’un tel personnage, n’est absolument pas choquant). Jamais la sensation de déchirure, physique comme émotionnelle, n’aura été si puissante que lors de ces avortements forcés. Le film est pensé pour être un traumatisme, Blonde est le plus terrifiant des films d’horreur (et ne franchit jamais la ligne de l’indécence et de l’indignité). Marilyn Monroe ne se raconte pas avec des roses et des rires.

Pas la peine de passer une éternité sur la plastique et la technique du film. Le film est pensé dans chaque plan, dans chaque cut, dans chaque éclairage. Le son est d’une justesse à couper le souffle, et la prochaine apparition public d’Ana De Armas se fera sur la scène des Oscars.

UN CHEF D’ŒUVRE.

Blonde va faire parler. Et je tiens à ajouter ma pierre à l’édifice car le film m’a transcendé, il m’a traversé de toute part, et m’a laissé émotionnellement vide sur mon siège. Ce film est un diamant qui brille de 1 000 feux. Un voyage complètement halluciné, zigzaguant entre le 4:3, le 16:9 et le cinémascope, alternant le noir et blanc et la couleur, le son et le silence. Blonde est un film qui mue constamment et qui nous glisse entre les doigts. C’est la production Netflix à ce jour la plus originale, la plus inattendue (on comprend qu’ils aient flippé). C’est à voir absolument.

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