La foi n’est pas seulement religieuse. La foi est surtout une fidélité à soi-même.

Dans cette nouvelle critique, nous aborderons le dernier long-métrage en date signé Terrence Malick : Une Vie Cachée. Réalisateur, scénariste et producteur de cinéma américain, ce dernier est souvent qualifié de « Picasso du cinéma », surnom justifié par la splendeur visuelle, presque artistique, de ses oeuvres cinématographiques. En compétition officielle pour la palme d’or lors de la 72ème édition du festival de Cannes (2019), Une Vie Cachée a d’entrée suscité un déferlement de critiques positives à son sujet. Si le film est reparti du festival bredouille, il marque pourtant pour beaucoup, la renaissance du cinéma de Terrence Malick. Après une trilogie post-The Tree Of Life qui a divisé et laissé une bonne partie de son public en dehors, Terrence Malick revient à un cinéma plus narratif et accessible avec Une Vie Cachée, s’orientant de nouveau vers un récit historique. En effet, Une Vie Cachée vacille entre biopic et film de guerre. Inspiré de faits réels, le film nous raconte l’histoire de Franz Jagerstätter (August Diehl), paysan autrichien qui refuse de s’engager dans le IIIème Reich. Déterminé à ne pas se détacher de sa foi en Dieu, dont les valeurs sont foncièrement contraires aux actes Nazis, il est rapidement reconnu coupable de trahison envers le régime hitlérien. La poursuite de ses convictions aura des répercussions sur la vie paisible qu’il menait avec sa famille dans un petit paradis au coeur de la campagne autrichienne.
Ainsi, c’est avec Une Vie Cachée que Terrence Malick met à jour son cinéma. Et le résultat est spectaculaire.

Le film met en scène un drame familial qui a comme trame de fond la Seconde Guerre Mondiale et plus spécifiquement, l’ascension d’Adolf Hitler en Europe. C’est sur cette base-là que Terrence Malick construit son film : l’Histoire. D’ailleurs, nous sommes rapidement placés dans le contexte de la dictature hitlérienne, à l’aide d’images d’archives, intelligemment utilisées pour introduire le film, renforçant le réalisme du récit. Malick a souvent traité l’Histoire dans ses films, de la Guerre de l’Amérique de Roosevelt contre le Japon (La Ligne Rouge) en passant par la colonisation anglaise (Le Nouveau Monde) et les Etats-Unis sous Eisenhower (The Tree Of Life), ce qui fait d’elle un pilier du cinéma Malickien. Pourtant ici, c’est moins de la guerre que de l’être humain dont on parle. En effet, le cinéaste choisit de ne pas montrer l’évolution de la Guerre, il s’intéresse plutôt à son effet sur le peuple, sur la famille, sur un couple et finalement sur la conscience de l’Homme. Ainsi, le film soulève diverses questions philosophiques mêlant conscience, morale et religion. Si Franz ne trahit pas sa foi ou ses propres convictions, sa mort changera-t-elle le cours de la Guerre ? Changera-t-elle le cours du monde ? Le film gravite autour de ces questions qui tourmentent les personnages, de manière limpide et claire. La religion semble être le fil conducteur de leur pensées, elle va même jusqu’à aveugler Franz, prêt à renoncer au lien puissant qui l’unit avec sa femme (Valerie Pachner). L’amour, c’est aussi un des éléments qui fait partie intégrante du film. A travers cette relation passionnelle qui anime les deux personnages principaux, Malick dresse le portrait de ce qu’est l’amour, et toute la difficulté de faire tenir un couple dans de telles conditions. Animés par des sentiments assez complexes qui se développent à mesure que le film avance, les deux personnages sont divinement bien interprétés : leurs visages très expressifs suffisent à transmettre les émotions au spectateur. Il y a une certaine alchimie entre August Diehl et Valerie Pachner qui crée une histoire d’amour d’autant plus bouleversante, à laquelle on s’attache. Les moments d’émotions sont toujours intenses et déchirants, grâce à leur jeu d’acteur grandiose. Ils sont tous les deux très impliqués, comme s’ils jouaient le rôle d’une vie, et leur crédibilité est telle, qu’ils nous donnent l’impression que ce n’est pas que du cinéma, que cela dépasse les frontières de la fiction..

Visuellement, le film est à couper le souffle. D’une vallée verdoyante à un petit village montagnard, on aurait presque envie de s’y perdre. Comme à son habitude, Malick représente la nature comme grande et majestueuse, là où l’Homme n’est que poussière, là ou il est naturellement bon. A son contact, les enfants rient et courent dans les champs de blé, Franz et sa femme sont éperdument amoureux et vivent en harmonie avec ce qui les entoure, tandis que les fermiers travaillent la terre avec engouement : la nature est source de paix intérieure. Le jour où Franziska apercevra un avion dans le ciel, leur train de vie paisible basculera.
Le travail sur le cadre est lui aussi et comme toujours, grandiose et somptueusement réalisé. Il capture brillamment les émotions des personnages, malgré leur complexité, sans qu’ils aient à prononcer mot, comme si la caméra pratiquait une introspection. La fascination de Malick face au grand angle n’est pas d’hier, il l’aura notamment utilisé à partir des années 2010 et la sortie de The Tree Of Life, ce qui amplifie un peu plus la beauté visuelle de son cinéma. Il continue alors de travailler à travers l’oeil d’Emmanuel Lubezki, avec qui il aura collaboré pendant près d’une décennie, dont les longues prises à la lumière naturelle complètent la finesse de l’esthétique du film à merveille.
Toute cette magnificence est soulignée par la musique du compositeur James Newton Howard, dont les bois nous bercent et nous tourmentent, pour un peu mieux nous émouvoir. Elle accompagne avec légèreté le mouvement du vent sur les champs de blé, l’eau qui s’écoule de la montagne ou les moments de bonheur et de tendresse entre les deux amoureux. La musique va également de paire avec les dialogues, qui reposent presque exclusivement sur la lecture de lettres ou de voix off de la part des personnages, et le film n’en n’est que davantage poétique.

Quand bien même Terrence Malick fait un saut en arrière en revenant à une forme de cinéma plus axée vers la narration, le film reste très contemplatif et lent. Alors ce n’est pas réellement ce qu’on peut appeler un film grand public, mais trois heures de Terrence Malick, c’est avant tout trois heures d’humanité, et de plans tout aussi merveilleux les uns que les autres ; aucun n’est à jeter, chaque plan est une fresque.

En bref, Une Vie Cachée est une réussite aussi bien dans sa mise en scène que son propos. Les images et les mots nous touchent et nous marquent, car Une Vie Cachée est un film qui reste, qu’on n’oublie pas le lendemain. Traitant un panel de thématiques avec virtuosité, Malick nous offre un tableau d’une beauté sans nom. Il se questionne sur la conscience de l’Homme jusqu’au bout du récit sans jamais perdre pied dans l’écriture et la réalisation. Oscillant entre drame psychologique et drame religieux, le film nous invite à prendre du recul et à réfléchir, judicieusement et sans trop en faire.
C’est la raison pour laquelle je vous encourage à visionner cette oeuvre cinématographique qui, malgré ses trois heures de «running time» pouvant paraître interminables pour certains au premier abord (notamment pour ceux qui ont subi l’expérience des trois derniers Malick), laissera de toute évidence une trace tenace chez vous.
Si Une Vie Cachée a échoué face à Parasite au festival de Cannes, il est probablement ma palme d’or de l’année 2019 et possède même le privilège d’entrer dans le classement de mes films préférés de tous les temps.

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