Premier long métrage de la réalisatrice Sophie Beaulieu, La Poupée pourrait sembler, de prime abord, de par son pitch et son affiche, être une comédie française classique et assez clichée. Il n’en est finalement rien, tant le propos et le traitement cinématographique du film font mouche. Retour sur une œuvre qui donne la banane.
Un film parmi les genres
La Poupée s’inscrit dans la grande tradition de la comédie romantique, encore très timide en France, et cherche à redonner ses lettres de noblesse à un genre largement sous-estimé dans le paysage cinématographique. Ici, la cinéaste se montre généreuse : elle mêle différents types de comédie, du comique de situation au malaise, en passant par l’absurde, sans oublier le burlesque, dans un récit qui demeure pourtant très cohérent.
La mise en scène de Sophie Beaulieu est pensée au service du gag, mais aussi, et surtout, de l’ouverture d’esprit de son personnage masculin. L’équilibre du montage et sa gestion très minutieuse du rythme accompagnent les personnages dans une forme de sortie de route : ils échappent de justesse à leurs stéréotypes pour aller chercher autre chose et se libérer de leurs chaînes. La musique épouse d’ailleurs parfaitement le ton à la fois poétique, absurde et lumineux du film.
Pour couronner le tout, Sophie Beaulieu insuffle à son récit une dimension fantastique qui cristallise sa réflexion sur la condition féminine. Même la femme-poupée, conçue pour satisfaire les désirs masculins, en vient progressivement à aspirer à l’indépendance et à la liberté, prenant conscience de l’absurdité du système patriarcal qui la façonne.
Être un homme parmi les femmes
Sans se soucier d’une quelconque subtilité, à travers son récit d’apparence fantastique, Sophie Beaulieu traite bel et bien de notre réalité et interroge frontalement les rapports entre hommes et femmes, ainsi que les attentes d’une société encore trop ancrée dans le passé, qui empêche les femmes de s’épanouir. La cinéaste montre comment le patriarcat détruit les relations humaines, en enfermant la masculinité dans une conception dépassée et dangereuse pour tous.
Comme l’illustrent parfaitement les deux photos ci-dessus, Rémi est confronté à deux femmes : sa poupée sexuelle devenue vivante (le fantasme d’une belle femme éternellement jeune, obéissante et innocente) et sa collègue de bureau Patricia (la femme réelle, qui s’est affranchie de toute pression sociale et vit pour elle-même, décomplexée, drôle, ouverte d’esprit, qui s’aime vieillir). Rémi est littéralement coincé entre ces deux visions, tout le film semble être un mode d’emploi pour réveiller les hommes. L’alchimie que partage les comédiens entre eux leur permet de livrer des interprétations drôles et sincères ; une véritable main tendue vers le public.
Enfin, la cinéaste adopte une posture peu commune : elle ne se contente pas de dénoncer les hommes, mais montre que ceux-ci doivent eux aussi se déconstruire pour espérer transformer le patriarcat. L’enjeu devient alors de reconnaître le système dans lequel chacun évolue afin de mieux en révéler l’obsolescence.
Une séquence en particulier illustre cette prise de conscience : Rémi, troublé, échange avec sa sœur dans une voiture et admet lucidement l’enfer que vit sa femme (la poupée devenue vivante), enfermée dans une aliénation domestique que Chantal Akerman mettait déjà en lumière dans Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles en 1975. Il va jusqu’à se qualifier lui-même de « connard » pour avoir accepté une telle situation. La justesse de ses mots frappe, tant elle ouvre la possibilité d’un changement. Rien que pour cela, le film mérite d’être vu.
Ainsi, La Poupée s’impose comme une belle surprise : un premier film à la fois réjouissant et stimulant. En s’appropriant les codes de la comédie romantique pour y insuffler une dimension fantastique, Sophie Beaulieu élabore une formule rafraîchissante qui lui permet de porter (parfois avec une frontalité assumée) un propos trop essentiel pour rester tu. Et ne serait-ce que pour la prestation de Cécile de France, le film mérite amplement le détour.
La Poupée est actuellement en salles.
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