Avec son troisième film découvert à l’Acid du Festival de Cannes, Lucio Castro brode quatre petites chroniques délicates et envoûtantes sur la solitude et la frustration sexuelle.

Quand on pense à la broderie, nous avons en tête l’image d’un art de la patience et de la délicatesse. Dans son nouveau film Drunken Noodles, Lucio Castro tisse, avec cette même patience et cette même délicatesse, quatre petites histoires. Autant de petites chroniques centrées sur un même personnage ; un jeune homme homosexuel prénommé Adnan. Nous suivons des petites tranches de sa vie, unifiées par le sexe et les errances sentimentales.

Le malaise de son héros

Drunken Noodles est d’abord un film de personnage. Qui se concentre en premier lieu sur Adnan, notamment sur le sentiment de solitude qui le traverse. Le voilà qu’il débarque tout d’abord à New York, pour un stage dans une galerie d’art. Hébergé chez un proche, seulement une valise. Et pour seule compagnie, un chat. Que reste-t-il ? La solitude. Il flotte chez ce personnage introverti un malaise existentiel dont se dégage, grâce à l’acteur Laith Khalifeh, quelque chose de joliment secret et réservé.

Au gré de chaque tissage, Adnan vogue entre New York et la forêt. Le tout au gré de plans dont la fixité, pour la majeure partie, ne sont pas sans rappeler l’immobilité de sa vie. Immobilité renforcée par l’utilisation du format académique, en 1:37. Un format donnant lieu à une image plus carrée qui semble ici confiner pas seulement Adnan, mais tous les personnages et leurs sentiments, notamment en ville. Appuyé par l’utilisation d’une faible profondeur de champ, ils semblent isolés de tous. Contrairement aux environnements forestiers, propices à ce que chacun se dévoile un peu plus. Mais notons tout de même une photographie qui donne au film une image floue teintée d’une lumière douce et chatoyante qui donne à Drunken Noodles comme des allures de conte.

Car en voyant Adnan débarquer à la grosse pomme, l’on pourrait s’attendre à une petite chronique sexuelle urbaine. Mais c’est que Castro ne dévoile pas encore tous les secrets et tous les rouages de sa machinerie. Car Drunken Noodles est un film qui se révèle plus ludique qu’il ne semble être.

Drunken Noodles © Outplay Films
Drunken Noodles © Outplay Films

De la magie, l'air de rien

Peu à peu, au fil de ses chroniques et au gré de surprenantes ruptures stylisitiques, Drunken Noodles touche à quelque chose proche du réalisme magique. Avec une réjouissante gratuité se produisent des choses bizarres… et nous n’aurons pas d’explication.

C’est avec ce dispositif que Lucio Castro nous parle de désir, de différentes manières. Notamment en convoquant avec brio de multiples influences cinématographiques. Éric Rohmer, mais également Alain Guiraudie ou même Apichatpong Weerasethakul.

Laith Khalifeh dans Drunken Noodles © Outplay Films
Laith Khalifeh dans Drunken Noodles © Outplay Films

Ainsi, lors d’un séjour en gîte, Adnan retrouve sa moitié à la fois à l’étage et au rez-de-chaussée. Ou en compagnie du vieil artiste brodeur exposé dans sa galerie new-yorkaise, il assiste à un petit spectacle forestier… bien particulier.

Cette magie est renforcée par cette photographie et cette lumière. Mais aussi par le cadre dont la fixité ne se contente pas seulement de symboliser l’immobilité existentielle. Elle permet également de délivrer des images d’une folle beauté picturale dans ce film constamment animé d’une passion pour l’art. Déjà la broderie, mais également la poésie ou le roman, au sein desquels se déploient les thématiques du film sur le désir, la recherche d’une ivresse de l’âme, l’amour et le sexe.

Tout ce travail de mise en scène forme une superbe symbiose et délivre au film comme des airs de surprenante épopée. Chaque segment constitue un chapitre d’une épopée délicate dans laquelle Adnan apprend à se redécouvrir. Avant d’aboutir à un final d’une douceur folle, empli de félicité et d’ivresse. Mais surtout d’apaisement.

Drunken Noodles est un film doux et reposant qui n’attend que du spectateur à tranquillement s’abandonner… pour mieux être surpris.

Voir la bande-annonce :

Auteur/Autrice

Partager l'article :