Un des petits derniers de l’écurie A24, aujourd’hui une des plus prestigieuse maison de production, le film de Kristoffer Borgli se taille une solide réputation au sein des sorties récentes. Malgré tout, sa réception divise : certains boudent le manque de prise de risque d’un tel projet, notamment sa conviction politique. Qu’en est-il réellement ?

Dream Land

La promesse du film n’est pas ce qu’elle paraît. Précisons-le d’emblée. Ceux qui en sortent frustrés se sont fait avoir par l’accroche ridicule de l’affiche, à savoir « Absolument hilarant. Nicolas Cage n’a jamais été aussi drôle. »  The Hollywood Reporter devrait sérieusement contrôler ce qui sort de chez eux, ou bien il s’agit d’une paraphrase énorme. Nicolas Cage n’y aura jamais été aussi troublant de vérité, de réalité. Sa prestation est hallucinante. Une si grande tristesse, qu’elle efface l’acteur pourtant indélébile à ses personnages. Ici, le charme opère, et le voici tout à fait bouleversant. Parce que oui, Dream Scenario n’a RIEN d’une comédie. C’est certainement le film le plus pessimiste de l’année, alors que Limbo, Oppenheimer et bien d’autres le précèdent.

C’est l’histoire d’un professeur absolument banal, dans sa vie, sa personnalité, qui, du jour au lendemain, retient l’attention du monde entier pour une raison absurde : il dans tous les rêves. Le film est donc le vecteur du ressenti de ces rêveries. Son but premier semble être d’analyser la façon dont nous rêvons, ces petites étrangetés, ces raccords sans queue ni tête. Une totale réussite, jamais trop folle ou bizarre, mais dérangeante comme il le faut. Ces vignettes floues, étranges, ne sont que de très petites facettes de l’histoire,. Cependant, elles en sont le pivot, la membrane qui structure le film.

Il est impensable de parler du film sans en dévoiler le contenu. Tout le long, on attend des réponses vis-à-vis de ces rêves : d’où viennent-ils ? Pourquoi ce professeur ? Ce prétexte tient en haleine. C’est là que le film fait fort, puisqu’il parvient à nous en désintéresser pour se focaliser sur le destin de ce pauvre père de famille. Lui, qui ne rêve pas de lui-même faut-il le préciser, témoigne d’un monde qui semble dorénavant muter autour de lui. Aujourd’hui, il est le centre de l’attention. Mais cette renommée ne lui vient pas pour rien.

© Metropolitan FilmExport
On connaît tous ça, je crois ? © Metropolitan FilmExport

Dream master

En effet, dans toute sa fragilité, le professeur est brisé. En tant qu’homme, qu’individu, que savant. Il n’existe qu’en se projetant à travers de possibles travaux qu’il n’ose pas concrétiser. Il se fait vieillissant, n’ose pas affronter l’Autre, vit en fait comme beaucoup trop de personnes bien réelles. Si vous avez traversé des phases de dépression, de torpeur maladive, vous connecterez beaucoup avec le film. Il a ce quelque-chose de très bien vu dans sa manière de filmer les gestes, les petites émotions qu’on ne voit pas. Le montage aussi est pensé pour exprimer des regrets, des pulsions. Ainsi, le film devient une sorte de rêve à lui seul.

Cette banalité de l’homme, c’est sa passivité triste, sa blessure invisible. Par ce manque d’attention, l’existence du professeur trouve une consistance, qui n’a jamais de but. Ainsi, il erre, à la manière d’un drapeau ambulant, dans des eaux qu’il ne maîtrise pas. Un phénomène social, abordé par le film à travers la cancel culture, la désinformation, la capitalisation intempestive. En effet, aucun sujet n’est adressé frontalement, le film ne prenant position sur aucun des sujets. C’est parce que le véritable sujet n’est pas ce discours politique (bien qu’il existe, ne nous mentons pas).

Le véritable visage de Dream Scenario est plus sombre, plus violent. Ce cadeau empoisonné a tout l’air d’une redite du Noël de Mr Scrooge : un homme si enfoui en lui-même a maintenant l’occasion de parler à tous. En réalité, le monde n’a que faire de qui il est, de ce qu’il a à dire. Cette célébrité n’est pas une arme pour le professeur, il entend l’utiliser pour faire produire son livre. Manipulé, avalé tout entier par ce rouage global, il n’est plus que l’ombre de lui-même.

Une idée extrêmement intéressante surgit lorsqu’une assistante lui met le grappin dessus lui disant rêver de lui en de moments particulièrement torrides. Elle l’incite à recréer ce moment en vrai, dans son appartement. Ainsi, le professeur se dédouble, à la manière de Mima dans Perfect Blue (Satoshi Kon). Il y’a lui, et celui que les autres perçoivent, pire, s’approprient. Il ne s’appartient plus. C’est que cette femme recherche, elle ne le retrouve pas chez le vrai professeur, réduisant ainsi encore plus son ego, le faisant le reflet de sa propre image rêvé. Il n’est plus à sa propre hauteur. C’est cette histoire de double qui constitue la partie la plus fascinante du film.

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Le Dream Master... Freddy ? © Metropolitan FilmExport

Dream scenario

On en revient au rêve, à sa signification dans le film. Celui dont les gens rêvent, ce n’est pas du professeur. C’est une image, une manifestation de leur désir, de leurs peurs. Alors qu’il se sent inactif, le professeur se contente de regarder dans les rêves. Lorsqu’il ressent cette fracture, qu’il se réalise moins performant que son double, il commet des atrocités et terrorise le monde entier la nuit. Tout cela n’est qu’inconscient, pire, le résultat direct de la force imposée par la société sur son être. En somme, on l’accuse de choses qu’il n’a pas commises, dont il n’est pas responsable et surtout, qu’on l’a conditionné lui-même à éprouver. Comment supporter de vivre lorsque l’on est le cauchemar d’une civilisation entière ?

Dès lors, il se voit se poursuivre lui-même dans ses rêves. Il fait enfin parti de la masse, il est normalisé. Le professeur recherche absolument à être reconnu et accepté de ses paires, comme nous tous. Mais il en est privé. Ses élèves ont peur de lui, ses filles subissent des moqueries, sa femme s’éloigne. Il en arrivera donc à commettre l’irréparable. En vérité, la femme du professeur est son seul repère. Jamais elle ne rêve de lui. Parce qu’elle l’aime simplement, elle le voit comme il est et voudrait toujours l’être, à travers leur relation. C’est cette preuve d’amour qui fait de leur séparation finale un véritable crève-cœur.

L’épilogue de Dream Scenario fait toute la force du métrage. Alors qu’une technologie travaille cette connexion de rêve révélée par le professeur, on donne aux gens du monde entier la possibilité de visiter les rêves des autres. D’apparat totalement inutile, cette composante fantasque du film vient compléter l’arc de personnage du protagoniste. Parce que l’utilisant, il parvient à retrouver sa femme en visitant son songe à elle, la nuit. S’ils ne vivent plus ensemble, de l’autre côté, les voici réunis. Dans un superbe final, Nicolas Cage délivre certainement un des plus beaux moments de sa carrière tandis qu’il s’envole, la main tendue vers son ancienne épouse.

Un homme qui se fit connaître dans la vie grâce aux rêves des autres, ne peut aujourd’hui exister dans la sienne qu’à travers ceux de sa femme.

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Un dernier rêve... © Metropolitan FilmExport

Pépite déjà culte et clairement un des meilleurs films de A24, Dream Scenario touche à tout de manière magnifique dans un grand élan de pessimisme doré. Sensible et perspicace, on aura rarement vu ça au cinéma. Profitez de sa présence en salles pour le découvrir !

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