Mon nom est Personne, western italien réalisé par Tonino Valerii et Sergio Leone avec Terence Hill, Henry Fonda, Jean Martin…

Comment construire une carrière quand ceux qui vous ont précédé ont changé à jamais la face du 7ème Art ? Comment s’exercer dans un genre que votre propre maître a contribué à faire mythe ? Ces questions, et bien d’autres, Tonino Valerii se les ait longuement posées au moment de réaliser son 7ème film, Mon nom est Personne. Sur un scénario de Fulvio Morsella (beau-frère de Sergio), Ernesto Gastaldi et Sergio Leone himself, Mon nom est Personne se présente comme un film marqueur d’un changement générationnel profond. « Personne » (incarné par Terence Hill, connu particulièrement
pour son duo avec Bud Spencer), grand admirateur de Jack Beauregard (incarné par le vieillissant mais toujours fringant Henry Fonda), cherche à le convaincre de réaliser un ultime coup d’éclat : décimer à lui seul la Horde Sauvage, un groupe de cow-boys particulièrement dangereux, et de rentrer définitivement dans la légende.

Le tournage ne fut pas de tout repos pour Valerii, particulièrement dans la relation avec Sergio Leone : ce dernier s’est en effet chargé de tourner plusieurs scènes et, au grand dam du metteur en scène, a imposé à Valerii plusieurs scènes que Valerii trouvait ridicule ; notamment la géniale scène du combat de baffes, digne des meilleurs slapsticks, où celle de la pissotière, que Valerii voyait comme une évocation de Leone de ses problèmes de prostate.
Mais malgré un tournage chaotique, Tonino Valerii livrera une oeuvre au-delà des espérances et, par-delà la simple parodie, le plus bel hommage au maître du western, Sergio Leone.

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Il n’est pas compliqué de voir à quel point le travail visuel de Valerii sur Mon nom est Personne a grandement été influencé par Sergio Leone. D’une part, parce que ce dernier a tourné de nombreuses scènes et y a forcément imposé son grandiose ; d’autre part, parce qu’il n’y a justement pas de rupture entre les scènes de Leone et celles de Valerii. Ce dernier a saisi l’essence même de la mise en scène de son prédécesseur, et en fait une preuve éloquente dans un film qui offre de grandioses et désertiques panoramas, propices à l’inclusion de nombreux personnages (comme la scène qui relève l’immensité de la Horde Sauvage), l’utilisation des zooms et dézooms (dont on rencontre l’inexistante ou piètre utilisation dans notre cinéma actuel), la maitrise du grand angle pour donner une large portée à l’image… En bref, tout ce qui fait la sève du cinéma de Leone dans tout ce qu’il a d’indicible et de mythologique, et que Valerii tend à rendre aussi somptueux.
Mais il ne s’agit pas uniquement d’une redite de son maître de cinéma, et c’est de là qu va provenir la fraîcheur du film : Valerii va prétendre à réinventer cet héritage du western,
majoritairement leonien, à travers de nombreux éléments de mise en scène, comme les transitions, les ralentis, et de manière bien plus prégnante par la musique. Signé de l’immense Ennio Morricone, aussi important pour son domaine que l’a été Leone, elle suit le propos parodique du film, en se permettant non seulement des auto-références (les plus mélomanes d’entre vous reconnaitront certaines notes d’harmonica) mais également de parodier des chefs-d’oeuvre de la musique classique comme La Chevauchée des Walkyries. En dehors de cela, elle reste comme d’habitude grandiose et habille les scènes de l’aura habituelle du travail de Morricone.

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Et là où Mon nom est Personne va trouver tout son charme et devenir une oeuvre qui transcende son genre, c’est dans les parallèles qu’il va tisser entre l’histoire qu’il narre et la vision du western de Valerii. Ayant été assistant réalisateur sur le tournage de Pour une poignée de dollars et Et pour quelques dollars de plus, les premiers westerns de celui qui va révolutionner le genre, le cinéma de Leone a donc forcément eu une influence capitale pour lui, d’autant plus quand on prétend lui rendre hommage. Car même si Valerii multiplie les références (notamment à Sam Peckinpah, dont le nom orne une des tombes du cimetière où gît Nevada Kid), celle qui l’intéresse le plus est la figure tutélaire de Leone. Et cela s’incarnera particuièrement dans la relation des deux personnages principaux, « Personne » et Jack Beauregard.

On peut en effet voir dans ce duo un conflit générationnel, un duel entre l’ancienne et la vieille école, entre l’insolence et la primeur de la jeunesse et l’expérience et la fatigue d’un homme usé par la vie. Car « Personne » n’a qu’un seul but durant tout le long-métrage : que celui qui a été son idole de jeunesse continue d’être ce justicier solitaire, et qu’il entre définitivement dans la légende avec un dernier coup d’éclat.
Or, on peut voir dans cette dichotomie la métaphore du passage de flambeau entre le western dit « leonien » (dont il a contribué à en faire LE mythe du XXème siècle) et le western « moderne », post-leonien, plus enclin à une certaine légereté.
Il n’est d’ailleurs pas anodin d’avoir choisi Terence Hill et Henry Fonda tant ils expriment à merveille cette idée : quand l’un représente justement cette sorte de modernité (notamment à travers les films avec son acolyte Bud Spencer tel que la série des Trinita), ce côté insouciant du western, l’autre représente cette figure quasi divine, ce dinosaure sur lequel le temps semble avoir posé son empreinte mais qui continue à incarner une sorte de figure mythologique. Or, pareil à Clint Eastwood, Henry Fonda est une figure majeure du western leonien, sous les traits du machiavélique Franck d’Il était une fois dans l’Ouest (dont Jack pourrait être une version, disons, apaisée). D’un côté, la relève qui ne demande qu’à faire ses preuves ; de l’autre, une génération en fin de parcours, conscient de la légende qu’elle est et qui souhaite laisser tout cela derrière lui. Comment ne pas voir dans cela la métaphore filée d’un Valerii qui rend hommage au cinéma de celui qui l’a fait cinéaste, tout en considérant qu’il a potentiellement fait son temps ? La démarche peut paraitre pour certains cynique, elle sonne plutôt comme l’hommage appuyé d’un réalisateur au cinéma dont il s’est nourri.
Le film se parcourt donc de tout son long d’une filiation évidente avec le cinéma de Leone, hommage appuyé à un cinéaste qui a fait du western le récit mythologique de notre temps. Et en se drapant d’une certaine légereté, en témoigne la scène de la pissotière ou du duel de baffes, pures scènes de comédie burlesque, le film accentue l’impact mythologique du personnage de Fonda et du concept qu’il représente. Dans son rapport à « Nobody », il comprend enfin la nécessité d’être le mythe qu’il doit être : qu’avant de sortir de la légende, il faut d’abord y rentrer.

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Tout le film sonne donc comme le passage de flambeau (réel) de « Personne » et Jack et celui (métaphorique) de Valerii et Leone. Cette parodie, qui sonne comme le plus bel hommage, trouve son apothéose dans son monologue de fin, où un Jack apaisé s’adresse à celui qui a pris sa place, comme Leone s’adresserait imaginairement à Valerii, lui laissant les clés d’un genre auquel il a offert bien plus que n’importe qui d’autre. Quoi de plus émouvant pour clore le chapitre d’une époque dorée du cinéma que de montrer que l’on part le coeur en paix, impatient de voir ce que la nouvelle génération nous apportera.
Et quoi de plus beau, pour partir en beauté, que de le faire par un saillant doigt d’honneur, insolent pied-de-nez à une époque que l’on veut révolue ? Cette fin, probablement parmi les plus iconoclastes et flamboyantes de l’histoire du cinéma, se place comme la conclusion d’une oeuvre au carrefour d’un genre, et qui lui rend le plus vibrant hommage.

Par sa filiation, à la fois visuelle et spirituelle, leonienne, Mon nom est Personne est une oeuvre qui transcende son genre, et constitue dès lors une des plus belles oeuvres de l’histoire du cinéma.

 


Note

5/5

Vibrant hommage au cinéaste qui a marqué le monde du western et du cinéma de son immense empreinte, Mon nom est Personne est la marque de l’amour profond du 7ème Art de Tonino Valerii, un western à mi-chemin entre Leone et Ford, d’une éclatante beauté et dont l’iconoclastie contribue à transcender le genre et livrer une oeuvre unique de cinéma.


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0 Comments

  • Marcorèle
    On 10 octobre 2018 10 h 04 min 0Likes

    Grand film. 😀

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