Pour cette troisième carte blanche, nous laissons libre cours à Brice Losson, ancien rédacteur de Culturaddict, de nous parler d’une question qui lui tient à coeur : celle de la cinéphilie aujourd’hui…

C’est quoi, être cinéphile en 2020 ? Le débat a longtemps animé les réseaux sociaux et continue d’ailleurs de faire chauffer les esprits, entre vision élitiste du septième art et considération grand public du terme. Peut-être l’heure est-elle venue pour apporter quelques éléments de réponse à cette grande questions qui semble tarauder tant de passionnés. 

Être cinéphile, c’est avant tout une façon de penser. Avoir vu tous les films de Bergman, Tarkovski et Murnau n’est pas une condition sine qua non pour obtenir votre médaille de cinéphile confirmé, bien au contraire. Pour autant, se cantonner qu’à un genre de films limite les possibilités et empêche d’apprécier pleinement le cinéma et tout ce qu’il peut offrir. Être cinéphile, c’est avant tout être curieux. Ouvrir son esprit à des genres nouveaux, des œuvres que l’on ne pensait jamais regarder, découvrir un réalisateur/une réalisatrice ou un acteur/une actrice que l’on aime et se plonger dans sa filmographie, c’est la qualité première d’un cinéphile. Bien entendu, il est tout à fait normal d’avoir des préférences, et nombreux sont les excellents critiques de cinéma à se spécialiser dans un genre en particulier, mais aucun d’entre eux, je pense, n’aura vu uniquement les films dudit genre. Non, être cinéphile, c’est être ouvert à tout ce que le cinéma peut proposer. 

Bien entendu, ce n’est pas tout : regarder tous les films du monde de manière passive ne servirait pas à grand-chose non plus. Regarder les films de manière active et avec un recul critique, en revanche, permet de prendre conscience des mécanismes qui le régit, et c’est là la seconde grande qualité du cinéphile : il sait prendre du recul sur ce qu’il voit. Evidemment, cela n’implique pas de connaître le nom de tous les types de plans, connaître le matériel utilisé pour le tournage et se lancer dans une analyse des conditions de tournage. Cependant, connaître un minimum de choses sur la manière dont sont tournés les films, la manière de faire de tel ou tel réalisateur/réalisatrice permet de comprendre les enjeux derrière chaque œuvre. Bien entendu, cela n’est pas incompatible avec le fait d’apprécier le film pour ce qu’il a à nous offrir en tant que divertissement, bien au contraire, mais un cinéphile saura souvent apprécier un choix de mise en scène ou de cadrage pour ce qu’il a à offrir à l’œil aguerri.

Cinéma Les tournages catastrophes : « Les Dents de la mer » - VSD

Comprendre pourquoi le réalisateur fait un choix et comment il l’exécute permet de mieux comprendre le cinéma dans son ensemble.

Les plus récalcitrants à cette définition finalement assez large de la cinéphilie pourrait reprocher qu’elle ne prend pas en compte la dimension qualitative des œuvres. Objectivement, il est vrai que certains films possèdent plus de qualités et d’intérêt que d’autres. Mais a-t-on le droit de ne pas être considéré comme cinéphile si l’on a vu et apprécié la majorité des films Marvel qui semblent être la cible des critiques virulentes ou si l’on aime poser son cerveau de côté et regarder Transformers de Michael Bay pour apprécier un moment entre amis ? 

En fait, la question revient à dire : est-ce que les films que nous regardons nous définissent en tant que cinéphile ? Je ne pense pas. D’une part, parce que cela contredirait le premier point que j’ai évoqué, à savoir la curiosité. D’autre part, cela serait mépriser ce que peuvent nous apporter ces films en question. Regarder ce que l’on appelle des « films pop-corn », c’est avant tout prendre du plaisir à regarder des films, à découvrir ; c’est simplement passer un bon moment. Alors oui, pour beaucoup, les films Marvel, les Michael Bay, et les comédies avec Christian Clavier sont des daubes que l’on regarde uniquement parce qu’un ami nous y a traîné ou parce que, ayant épuisé sa collection de DVD, on s’est malencontreusement retrouvé devant l’un de ces films sur TF1 un dimanche soir. Mais est-ce si honteux ? N’a-t-on pas le droit d’apprécier ces films, quand bien même ils ont plus d’un défaut ? N’a-t-on pas le droit d’avoir ce que l’on appelle des « plaisirs coupables » ? Non seulement le visionnage de ces films n’a pas à être honteux, mais il n’empêche pas d’être cinéphile. On peut autant apprendre d’un bon film que d’un film médiocre, que ce soit pour les quelques moments où il brille que par ses défauts qui nous permettent de comprendre progressivement ce que l’on aime ou pas, et pourquoi un film est bon contrairement à un autre. En plus de cela, on peut tout simplement passer un bon moment devant un film moyen, en témoigne l’amour à première vue incompréhensible du nanar. Pourquoi s’infliger des films comme The Room de Tommy Wiseau si ce n’est pour en rire, et passer un bon moment ? 

Etre cinéphile en 2020
Le débat Scorcese VS Marvel a été assez révélateur du problème … Ne peut-on pas apprécier les deux ET être cinéphile?

Bien entendu, la définition que j’ai essayé de proposer ici n’est qu’une ébauche, et elle n’engage que moi. Ce débat n’aura probablement jamais de fin, car il est lié à la manière dont chacun appréhende le cinéma, et à la manière dont il l’a découvert. La culture cinématographique, comme son nom l’indique, est une culture : elle se construit progressivement et au fur et à mesure des découvertes de chacun, ce qui fait que le fait de ne pas avoir vus des films « immanquables » vous discréditera immédiatement aux yeux de leurs admirateurs. Mais qu’importe : le cinéphile n’est pas une catégorie de personne, mais bel et bien un ensemble de passionnés.

Tout cela ramène finalement à la qualité essentielle du cinéphile : L’amour profond du cinéma. Un cinéphile, aime le cinéma, et c’est d’ailleurs le sens du mot lui-même. Que vous adoriez les Marvel, le cinéma le plus pointu, les grands classiques, les œuvres obscures, les dessins animés, peu importe : prenez plaisir à les regarder, aimez-les ou détestez-les. Être cinéphile, c’est aimer le cinéma dans sa globalité.

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