Baise-en-ville vient marquer le retour au format long pour Martin Jauvat, qui nous sert une nouvelle comédie illuminée et tendre qui nous raconte la galère.

Il était une fois, dans les confins de l’univers, un petit point sur la planète Terre. Ce petit point se fait appeler Sprite. Il est en manque. En manque d’un bouchon. D’un bouchon de baignoire. Sprite pourra le récupérer. Il doit juste trouver un travail. Mais il faut bien payer le permis… mince alors. Mais pas de panique ; un nouveau boulot dans le nettoyage de fêtes à domicile et l’acquisition d’un baise-en-ville vont sûrement tout changer pour lui…

Un univers tout foutraque

Les connaisseurs sont déjà conquis par ce postulat de départ. Les nouveaux le sont déjà pour certains, mais se demandent en plus de ça à quoi tout cela peut bien rimer.

Bienvenue dans l’univers tout acidulé de Martin Jauvat. Un univers dans lequel l’absurde s’empare de la ville de Chelles, en Seine-et-Marne. Dans lequel on peut punir des jeunes adultes en leur confisquant des bouchons de baignoire. Dans lequel les gens sont foufous, un brin dingos. C’est notre monde actuel, mais en plus extravagant. En plus pétillant, comme une bouteille de Sprite. Comme vu au travers d’un verre teinté qui vient baigner le monde d’un léger flou teinté de rose bonbon. Non sans y ancrer des thématiques bien réelles, notamment celle chère à Jauvat : la galère.

Baise-en-ville © Le Pacte
Sprite et son ami Walid, interprété par William Lebghil © Le Pacte

Comme toujours, Jauvat réussit à rendre ce petit monde qu’est le sien délicieusement rafraîchissant. Avec ce nouveau long-métrage, il propose même plusieurs variations dans sa comédie de l’absurde qui font perpétuer ce vent de fraîcheur.

À commencer par des effets sonores exagérés, limite dignes d’un cartoon (tapes bruyantes et autres woosh!, trottinettes qui ont des sons de voiture, faux téléphones qu’on mime avec la main…). Mais aussi l’utilisation d’effets de montage cheaps comme le défilé d’images ou l’accélération. De manière générale, on assume le kitsch. On l’embrasse et il glisse comme une lettre à la poste grâce à l’absurdité ambiante. Ainsi, on se fait plaisir en assumant le cliché de l’orage et de la tempête qui éclatent lors d’une scène de discussion fatidique. Mais surtout, au sein d’une B.O. rythmée, on part au travail sur le fameux générique à la flûte de Bonne nuit les petits… et on nettoie même sur un remix techno tant qu’on y est !

Mais que cela ne nous empêche pas d’être sérieux ! D’évoquer l’écologie, le sexisme ou le féminicide au détour de conversations. On se permet même un petit étrillage musclé envers un certain président…

Il reste néanmoins dommage que l’on ressente comme un sentiment de restriction par moments… comme si avec plus de moyens, Jauvat et son équipe pouvaient encore mieux exprimer cet absurde. La réalisation et le montage empêchent légèrement par moments de donner lieu à de beaux moments de folie (on pense à la séquence de conduite à l’auto-école).

Baise-en-ville © Le Pacte
Sprite et son père, interprété par le réalisateur Michel Hanazavicius © Le Pacte

Au milieu de tout cela évolue Martin Jauvat dans le rôle de Clément Périer, dit Sprite. Un grand gamin. Grand gamin, du genre à être encore capable de bouder en croisant les bras. Mais surtout, grand gamin terriblement attachant grâce à l’interprétation de Jauvat.

De manière générale, les acteurs constituent l’une des forces du film. À commencer par les deux compères de toujours de Jauvat que sont William Lebghil (à qui convient vraiment le ton cynique et désabusé), mais également Sébastien Chassagne, comique par l’esprit de sérieux de son personnage auto-entrepreneur aux airs prétentieux.

Mais la meilleure actrice du film reste la délicieusement drôle Emmanuelle Bercot, véritable punchlineuse sans filtre aux répliques incisives.

Un contre-pied au passage à l'âge adulte

Dans cette chronique qu’est Baise-en-ville, nous suivons Sprite au gré de ses pérégrinations pour remédier à ses déboires sentimentaux, familiaux et professionnels. Il essaye de trouver sa place dans ce monde avec toute sa naïveté, son air benêt, sa niaiserie même… mais en étant toujours bourré de bonnes intentions. Il est un petit point perdu dans l’immensité de l’univers et déjà même au sein de sa propre ville qu’il connaît par cœur. Jauvat y trouve le moyen de creuser une caractéristique de son cinéma : la mélancolie. Sprite lance des regards perdus au loin, dans ce monde absurde auquel il est difficile de s’intégrer. On se balade seul dans les rues de Chelles. Où l’on a toujours vécu sans s’y sentir pour autant à l’aise.

Il est en opposition aux autres jeunes gens de sa génération qui ont pu s’installer. Par ailleurs, l’on retrouve une scène de discussion avec l’un de ces gens, gênante à souhait. Toutes ces pérégrinations sont autant de tentatives de réponses à une seule question ; comment réussir chez les grands ? Comment être adulte, tout simplement ?

Baise-en-ville © Le Pacte
Sprite et sa monitrice Marie-Charlotte, interprété par Emmanuelle Bercot © Le Pacte

Ainsi, au gré des woosh!, c’est à Sprite de saisir toutes les solutions qu’on lui offre. Surtout celles de Marie-Charlotte, limite maîtresse digne d’un shônen ! Comme le souhaite la formule, Sprite va bien devoir changer pour réussir à s’intégrer. À cela, le film offre un contre-pied bienvenu au concept du passage à l’âge adulte, en ne cédant point à l’appel du conformisme.

Plus précisément, Baise-en-ville emprunte une direction dans laquelle dominent l’amour inconditionnel et la bienveillance, que porte Jauvat envers son personnage principal. Mais aussi au gré de conversations très touchantes (notamment avec la mère, la deuxième mère de Sprite qu’est Marie-Charlotte ou Safia, jouée par Anaïde Rozam) dont la qualité de l’interprétation et de l’écriture font dire à Sprite et à nous spectateur.trice, que tout ira bien. Que tout va bien se passer.

En cela, Martin Jauvat et son équipe réussissent à signer une belle épopée de la galère empreinte d’une grande bienveillance. Une épopée qui se veut plus en phase avec notre époque et les valeurs de la génération Z. En nous apprenant à ne pas être constipé du cœur (sic). Message dont l’importance est plus que jamais fondamentale à notre époque.

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