Vingt-cinq ans après sa sortie en France, l’excellent Memories de Katsuhiro Ôtomo a droit à une nouvelle jeunesse dans nos cinémas.

Affiche du film Memories (Katsuhiro Ôtomo, 1995)

🎬 Réalisateurs : Kôji Morimoto, Tensai Okamura, Katsuhiro Ôtomo

🎬 Studios d’animation : Studio 4°C, Madhouse

🎬 Genre : science-fiction

🎬 Sortie : 24 août 2022

Synopsis : Avec MEMORIES, Katsuhiro Otomo achève sa transition du manga vers l’animation, déjà largement entamée quelques années auparavant, en 1987 avec AKIRA. Grâce à la complicité de deux autres monstres sacrés de l’animation japonaise, Koji Morimoto et Tensai Okamura, il nous livre un triptyque surréaliste, forcément mâtiné d’une couche de science-fiction. Sous la direction magistrale de ces trois immenses talents, les studios MadHouse et 4°C donnent vie à trois histoires tirées du manga du même nom, lui aussi écrit et dessiné par Katsuhiro Otomo. Les plans fusent, plus fous les uns que les autres, dans un déploiement de maîtrise technique et stylistique qui ont marqué l’histoire de l’animation contemporaine.

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Un film omnibus à trois étages

Katsuhiro Ôtomo est l’homme à qui l’on doit l’un des premiers mangas publiés en France, à savoir Akira. Ce même manga a eu droit à une magnifique adaptation au cinéma en 1988, par le même Ôtomo, devenue culte.

Nous sommes désormais en 2022. Cela fait maintenant deux ans que Akira est ressorti restauré en 4K sur les toiles grises françaises. Et c’est au tour d’un nouveau projet de Ôtomo d’être (re)découvert par le public français : Memories.

Katsuhiro, producteur exécutif du projet, nous propose ici un film à sketches comprenant trois récits de science-fiction. Trois petits films sortis de son imagination car tirés de son recueil de courts mangas intitulé Kanojo no Omoide (publié en 1990 au Japon). Pour leur donner vie, il a fait appel à de grands studios d’animation comme Studio 4°C (le jeu vidéo Catherine, Les Enfants de la Mer ou tout récemment De l’autre côté du ciel…) et Madhouse (Death Note, tous les films de Satoshi Kon, une grande partie des films de Mamoru Hosoda…).

Une épopée spatiale et métaphysique vient ouvrir le bal

Après une introduction galvanisante dévoilant le titre du film sous une musique techno de Takkyu Ishino commence le premier récit intitulé Magnetic Rose. Nous devons cette première partie à Kôji Morimoto. Cet animateur a déjà collaboré avec Ôtomo sur Akira, mais aussi avec le studio Ghibli sur Kiki la petite sorcière. On lui doit également la réalisation et le scénario d’un segment du film Animatrix.

Nous sommes dans l’espace, en 2092. Le vaisseau Corona comporte à son bord des éboueurs spatiaux chargés de détruire les épaves de vaisseaux. Durant leur périple, ils vont capter le SOS d’un vaisseau très particulier. En effet, il possède la forme d’une fleur de rose. En explorant ce vaisseau, l’équipage découvrira l’intelligence artificielle qui le pilote : une ancienne cantatrice…

Se dessine alors un puissant récit métaphysique sur la mémoire, le deuil et le piège de la nostalgie. À mi-chemin entre fantasme, mensonge, rêve et réalité…

Magnetic Rose, premier film de Memories (Katsuhiro Ôtomo, 1995)
Une bulle d’idéal…

Magnetic Rose est tout d’abord un film d’une beauté visuelle absolument fracassante. Au-delà d’une animation fluide, les dessins sont impressionnants. On pense à l’intérieur ultra détaillé du vaisseau abandonné, qui reproduit l’intérieur d’un grand palais. Une grande part de la beauté du film vient en effet de son soin envers les plus petits détails qui s’accumulent jusqu’à former un grand tout. Mention très spéciale aux grains de poussières qui flottent dans les rayons de lumières ! Et justement, on apprécie aussi grandement le soin apporté à l’éclairage et au jeu des ombres.

Morimoto réussit à instaurer dans Magnetic Rose une ambiance prenante. Une atmosphère de film d’enquête naît tout d’abord avant que l’on ne se dirige vers un drame humain presque tragique aux personnages très intéressants. De 2001 de Stanley Kubrick au tout début, l’histoire et son traitement vient finalement invoquer Solaris de Andreï Tarkovski. Pour rester au Japon, nous pourrions dire qu’il évoque également ce qui constituera plus tard l’œuvre d’un certain Satoshi Kon. Et l’on ne s’étonnera pas de voir que le scénariste de Magnetic Rose est ni plus ni moins que le futur réalisateur de Perfect Blue !

Au final, c’est en grande pompe que le spectateur est accueilli dans Memories

Un deuxième acte plein d’humour noir

… puis arrive la deuxième histoire intitulée Stink Bomb dont le ton rompt complètement avec celui de la première.

Histoire inspirée d’un fait réel que nous devons ici à Tensai Okamura (animateur clé sur Ghost in the Shell, futur réalisateur des animes The Seven Deadly Sins et Blue Exorcist…).

Nobuo Tanaka est un jeune homme dévoué, mais très gauche travaillant dans un laboratoire scientifique. Victime d’une grippe, il entend parler de pilules soignantes que son patron possède dans son bureau. Mais il les confond avec d’autres pilules expérimentales. Elles auront pour effet de faire dégager du corps de Nobuo une odeur extrêmement forte. Tellement pestilentielle qu’elle provoque la mort chez quiconque se trouve sur son passage ! Il a l’obligation de ramener ces pilules expérimentales à la capitale japonaise. Et l’armée n’a d’autre choix que de prendre la situation en main face à Nobuo, devenu malgré lui une arme de destruction massive…

Stink Bomb, deuxième film de Memories (Katsuhiro Ôtomo, 1995)
Une brume mortelle…

Ici, nous quittons le drame métaphysique pour la comédie noire et cynique. L’ambiance survoltée qui s’en dégage est superbement aidée par une musique entre rock et jazz. Le visuel n’a pas été délaissé et l’on assiste à nouveau à un film d’une grande beauté et à l’animation d’une fluidité impressionnante.

De la situation qui déclenche l’intrigue jusqu’aux réactions exagérées des personnages, il y réside un humour basé sur un premier degré poussé à l’extrême. On s’amuse de la naïveté stupide de Nobuo et de l’exagération des forces de l’ordre qui usent de moyens de plus en plus exagérées pour arrêter cet anti-héros. Plus généralement, on s’amuse de l’ambiance cynique qui se dégage jusqu’à une fin malheureusement peut-être un peu en demi-teinte…

Une conclusion sous le bruit assourdissant des coups de canon

Le troisième et dernier segment, complètement différent visuellement, est réalisé par Ôtomo lui-même et nous fait revenir à quelque chose de plus dramatique.

Intitulé Cannon Fodder, nous suivons la journée d’une famille de petites créatures humanoïdes vivant dans une ville-forteresse toute de ferraille et d’où la vapeur s’échappe. Cette ville évoquant le steampunk livre une guerre contre un ennemi et chaque habitant doit participer à la mener à bien. Ainsi, l’endoctrinement règne sur cette population…

Comme dit plus tôt, le style graphique est ici complètement différent (mais pas moins magnifique). Ôtomo a choisi un style totalement hors des codes de la japanimation pour aller vers quelque chose de plus proche de la bande dessinée occidentale.

GIF de Cannon Fodder, troisième film de Memories (Katsuhiro Ôtomo, 1995)
Le petit garçon de la famille, à l’école…

Il exploite à fond la liberté que permet l’animation en racontant l’histoire via un plan-séquence ingénieux qui dévoile parfaitement le quotidien de la ville et sa politique guerrière. Par exemple, tous les bâtiments possèdent un gigantesque canon qui sert à abattre l’ennemi. Et le plan-séquence nous permet notamment d’assister au chargement de l’un d’entre eux. Comprenez par là qu’aucune étape n’est occultée pour le spectateur. Une telle prise de temps ne fait que rendre l’univers plus crédible. Univers fourmillant encore une fois de détails impressionnants !

Trois œuvres au même discours sur une humanité aveugle

Cette partie plus analytique comporte des révélations sur les intrigues des films.

Chacun des films de Memories exploitent à leur manière la science-fiction pour traiter d’une thématique commune. En effet, au-delà du genre, ce qui unit ces films est un portrait d’une humanité dont l’aveuglement la mène à la bêtise. Cela notamment via une mauvaise utilisation de la technologie. Laissant ainsi transparaître un certain pessimisme envers l’humanité de la part de Ôtomo…

Magnetic Rose ou la fuite de la réalité

Tout d’abord, Magnetic Rose parle de la fuite de la réalité qui mène à l’incapacité à faire le deuil. La cantatrice a vécu une vie dont le chemin a pris un malheureux tournant. Depuis, elle s’est recluse dans un vaisseau spatial qui vient recréer les plus beaux moments de son existence. Grâce à des hologrammes de personnes ou de paysages et la reconstitution de l’intérieur de sa demeure.

Et si le film a une conclusion douce-amère, il se révèle aussi quelque part le moins pessimiste de Memories. Tout cela grâce au personnage de Heintz. Ce membre du Corona qui vient inspecter le vaisseau a lui aussi vécu une tragédie qu’est la mort de sa fille. Mais c’est sa force de caractère et la volonté qu’il s’impose à aller de l’avant parce qu’il le faut qui lui permet de vaincre l’intelligence artificielle.

Le personnage de Miguel dans Magnetic Rose, premier film de Memories (Katsuhiro Ôtomo, 1995)
Miguel, membre du Corona dont le côté coureur de jupons le mènera à sa perte…

Stink Bomb ou la bête opiniâtreté

Comme dit précédemment, l’humour de Stink Bomb provient majoritairement de la grande naïveté de l’anti-héros. Mais aussi du premier degré intransigeant et imperturbable des forces de l’ordre. Les deux camps font preuve d’une opiniâtreté telle qu’ils en deviennent idiots et donc comiques.

Ayant le point de vue des deux camps, nous savons d’un côté que Nobuo ne veut de mal à personne. Il est surtout incapable de voir qu’il est à l’origine du problème. Tout ce qui lui importe étant d’arriver à Tokyo sur sa moto. Et de l’autre côté, nous voyons les forces de l’ordre qui veulent juste protéger la population, mais qui sont tellement obstinées à vaincre Nobuo qu’elles font appel à des solutions exagérées.

Stink Bomb, deuxième film de Memories (Katsuhiro Ôtomo, 1995)
Obstiné.

Cannon Fodder ou l’ultra-militarisation

Et enfin, Cannon Fodder vient pousser plus loin le discours de Ôtomo sur le militarisme. Déjà par cette ville en plein effort de guerre contre un ennemi qui ne sera jamais ne serait-ce que nommé. Une ville désespérée et imaginée à tel point qu’elle acquiert une crédibilité forte. À l’école, les enfants apprennent à calculer la position de la cible des canons. Les présentateurs des journaux télévisés parlent comme des robots. À l’usine, les ouvriers sont fatigués et réclament de meilleures conditions de travail. Au final, il n’y a pas de meilleure appellation pour ces habitants que le titre du film, cannon fodder voulant dire chair à canon.

Mais il y a plus flagrant. C’est ce moment où le petit garçon de la famille, à la maison et en train de dessiner, demande à son père qui est donc l’ennemi contre qui ils se battent. Réponse lourde de sens : « Tu comprendras quand tu sera plus grand« .

Cannon Fodder, troisième film de Memories (Katsuhiro Ôtomo, 1995)
À droite, le père dans une atmosphère de désespoir

Et le film se termine là où il avait commencé : dans la chambre du garçon, qui s’endort à la lumière d’un radar bleu. Non sans avoir d’abord salué un grand portrait d’un commandeur des armes à feu. On s’imagine aisément ce qu’il adviendrait de sa journée du lendemain et d’après-demain.

Arrive ensuite le générique de fin à l’excellente musique techno composée à nouveau par Takkyu Ishino…

Conclusion

Katsuhiro Ôtomo est actuellement en train de travailler sur son prochain film, Orbital Era, adaptation de l’un de ses mangas. En attendant, nous ne pouvons que vous recommander la (re)découverte de Memories en salles. Ne serait-ce que pour les premier et dernier segments, les plus réussis. Chaque film fait preuve d’une ambition visuelle absolument démentielle et réussit à pousser le spectateur à la réflexion concernant notre humanité.


Note

Note : 8.5 sur 10.

8.5/10


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